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UNE JOURNEE EN COMPAGNIE DU DOCTEUR ELLY
UNE JOURNEE EN COMPAGNIE DU DOCTEUR ELLY

Un cours pratique sous un pont en plein cœur de Manille

Elly Van Reusel
mar 16 oct 2007

Vitas est un des quartiers où le programme de santé de l'association « Gabriela » est appliqué. Ici, Nattie, Lita et Chona composent un groupe de travailleurs de la santé. Elles ont reçu leur première formation en 2002. Depuis, elles sont très actives et assument toutes les facettes du travail de « Gabriela ». Non seulement, elles gérent une petite pharmacie, la location et l’entretien des appareils aérosol et les visites chez les malades chroniques, mais aussi l’organisation d’une campagne d’alphabétisation et le lancement d’une section pour homoxesuels et lesbiennes. Par ailleurs elles sont très impliquées dans la mobilisation des publics. Il faut beaucoup de temps avant que des femmes issues de quartiers défavorisés et qui connaissent de nombreuses difficultés s’engagent avec enthousiasme pour leur communauté. Pour intégrer un nouveau groupe de travailleurs de la santé récemment formé, des « Comités de la santé » ont été créés dans chaque ‘rue’. Le comité de la « Road 10 » - un quartier de taudis regroupés sous un pont surplombant une grand route - a demandé à bénéficier de consultations médicales.

Ces enfants sont beaux et joyeux. Mais, ils souffrent tous de malnutrition et sont trop petits pour leur âge.Dans la matinée, de nombreux pères et mères ont assisté à la discussion que nous avons organisée pour aborder leurs difficultés sanitaires. Les femmes ont surtout parlé des problèmes de toux, d'asthme, de fièvre et des accidents. Comme nous l’avons déjà dit, les maisons se trouvent sous un pont, coincées entre l’eau et une grand route qui mène au port. Plusieurs enfants se sont déjà noyés ou fait renverser. Face à ces problème, la solution préconisée était « beaucoup de médicament… surtout des vitamines ». Assez ironiquement, les mères dépensent souvent leurs derniers deniers pour acheter les médicaments prescrits par des médecins privés. Un enfant de 10 mois, nourri au lait maternel, en bonne santé, bien que souffrant de quintes de toux s'est ainsi vu prescrire six médicaments : de la cefalexine, de la carbocisteine, du phenylproponolamine, de la chlorphenamine et un complexe multi-vitaminé. Cette ordonnance a représenté un coût total de 450 pesos, un budget qui aurait permis de nourrir toute sa famille, pendant trois jours.

J’essaie de convaincre l'assemblée que les enfants peuvent souvent se passer de visites chez le médecin et de médicaments. mais qu'ils ne peuvent pas se passer de leur mère (certains enfants sont livrés à eux-mêmes parce que leur mère travaille) ni d’une alimentation suffisante. Il s'ensuit une discussion sur la nourriture. « Si nous voulons acheter de la nourriture, nous devons tout d’abord pêcher quelques kilos de détritus dans la rivière pour ensuite les revendre. Parfois, nous recevons de l’argent. Alors j’achète un œuf pour mon enfant, mais cet oeuf doit être cuit parce que le charbon de bois est très cher. Souvent nous mangeons du pagpag. Nos hommes vont chercher les déchets du Jollibee, une chaîne de fastfood locale que nous broyons. Nous pouvons aussi acheter du sang de bœuf bouilli à la boucherie. » Pour la première fois depuis que je suis aux Philippines, je me rend compte qu'aucun temps n'est prévu pour le repas de midi. « De temps en temps, on achète un bonbon (1 pesos) ou un biscuit (2 pesos). Ca calme les enfants… Et puis il y a ces médecins qui déconseillent d’allaiter en cas d’asthme et qui disent que les œufs sont mauvais pour les enfants fiévreux ».

Lorsque Mykel, la responsable de « Gabriela » à Vitas, raconte que le budget de la santé publique correspond à 1/5 de celui de la défense (respectivement 9.98 milliards pesos et 52.61 milliard en 2006), les gens se fâchent. « Si c’est comme ça, s'exclame une mère, ma place est dans une manifestation. » L’après-midi, j’ausculte des enfants avec Nattie, Lita et Chona. Lita accueille les patients et tente de mettre un peu d’ordre dans le chaos. Chona fait l’anamnèse et Nattie ausculte. Ce sont surtout les enfants de 1 à 5 ans qui souffrent de sous-alimentation. Pour les enfants, nourris au sein maternel la situation est moins grave. Presque tous les enfants ont le nez qui coule. Néanmoins, s’ils ne souffrent pas de difficultés respiratoire, de fièvre et s’ils ne présentent pas les symptômes de la tuberculose, je les laisse repartir.

Beaucoup d’enfants présentent des infections dues aux vers. Il y a aussi énormément d’infections de la peau comme ces furoncles sur la tête, signes de sous-alimentation. J'ai même vu un garçon, porteur d'un énorme abcès sous le bras. Le cas d'un bambin d’un an souffrant de sous-alimentation et d’une infection pulmonaire était plus inquiétant. Une des mères du « Comité de santé » a essayé de l’allaiter, mais l’enfant avait perdu l’habitude de téter.Il y a trois mois, elle a dû l’abandonner pour aller travailler comme servante. Elle a envoyé un peu d’argent à sa sœur pour acheter du lait, mais cette dernière a perdu ce pécule, aux jeux de hasard. La soeur est elle-même mère de trois enfants. Elle ne peut donc pas prendre en charge ses deux neveux. La plupart du temps, elle laisse ses enfants, toute la journée, dans un hamac. Nous abordons ce cas, pendant le repas (nous avons la chance de pouvoir dîner). Le « Comité de santé » se chargera de discuter avec le père. Plus tard, j’apprendrai que le père s’est rendu avec Thelma, la responsable du « Comité de santé », au bureau de « Gabriela » afin d'y recevoir des aérosols. L'association s'est aussi engagée à vérifier que la sœur achète bien le lait.

La pauvreté est parfois laide à voir… Je n'ai pas moi - en tant qu'occidentale - à faire la morale à une femme adepte du jeu, mais il est rassurant de voir que la ‘pression’ exercée par l’organisation peut changer les choses.

Les liens entre le travail médical et le travail politique est ici, très fort. Même si je me rends bien compte que tout le monde n’est pas d’accord avec ça, ce fait me semble irrémédiable. Dans un système politico-économique qui accepte que des centaines de milliers de personnes vivent dans l'insalubrité et la pauvreté la plus extrême, la résistance est la seule option possible.


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